Les trois leçons que le cancer m’a apprises

May 29, 2018 Shihan Rajasingham

Cet article a originalement été rédigé en anglais; son contenu et ses nuances pourraient ne pas être rendus parfaitement par la traduction.

Un étudiant en médecine fait face à la plus inattendue des maladies : la sienne

On pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres.

Comme étudiant en médecine, on se retrouve souvent coincé entre un sentiment d’invincibilité et la plus pure hypocondrie. Je me souviens d’un cours du bloc d’hématologie où le professeur avait annoncé que, statistiquement parlant, un des 171 étudiants de la classe pourrait recevoir un diagnostic de lymphome hodgkinien. Nous avions tous ri.

Ç’a été moi.

En février 2016, au beau milieu d’un stage clinique en chirurgie, j’ai reçu un appel téléphonique qui allait changer ma vie. Une radiographie thoracique de routine, nécessaire à la satisfaction des exigences pour les stages à option de ma dernière année en faculté de médecine, a révélé des « résultats inquiétants ». Après une batterie de tests (tomodensitogrammes, biopsie de la moelle osseuse, biopsie par aspiration, biopsie d’un ganglion enflé que j’avais au cou), le diagnostic est tombé : lymphome hodgkinien scléronodulaire.

De l’extérieur, aucun indice ne laissait présager que quelque chose n’allait pas. J’avais perdu un peu de poids, cettes, mais je me sentais bien et j’avais l’air en santé. Et pourtant, en six mois, j’étais passé de l’invincibilité à la maladie, et j’allais devoir recevoir des traitements de chimiothérapie pendant six mois.

Ma vie s’est arrêtée net. Pendant que je regardais mes amis (à l’appui indéfectible) progresser vers leur dernière année d’études de médecine, je me demandais si je pourrais moi-même jamais y retourner. Mais comme dans toutes les épreuves de la vie, je devais tirer des leçons de cette situation. La première : prendre conscience de mon attitude.

 « Il arrive un moment, un tournant, où la somme de toutes les expériences vécues est minée par le poids des menus détails de la vie. Nous ne sommes jamais plus sages qu’à cet instant-là. » Dr Paul Kalanithi, Quand le souffle rejoint le ciel

Je me souviens d’une discussion avec la compagne d’un autre patient, dans l’aire d’attente de la salle de chimiothérapie. Elle me parlait de son amoureux, décrivant combien sa vision du monde avait changé depuis son diagnostic et combien la vie lui paraissait maintenant sombre. Elle comparait cette réaction à celle de deux autres patients qu’elle avait croisés, qui avaient une attitude très différente, très positive, en dépit de pronostics graves.

J’ai alors décidé que je ne perdrais pas de vue l’importance de profiter de la vie et d’y participer activement. J’ai surveillé mes pensées en essayant de rester le plus positif possible. J’ai pratiqué la pleine conscience et établi des objectifs. Pour affronter n’importe quelle épreuve, il faut se munir d’un plan et voir les choses sous le bon angle. Grâce à cette perspective, je suis parvenu à tenir les questions floues et sans réponse à distance, notamment le fameux « Pourquoi moi? ».

La deuxième leçon que j’ai apprise concernait l’importance de mener une vie équilibrée. Malgré en avoir beaucoup entendu parler durant mes années d’études en médecine, il était facile pour moi de me laisser emporter par le tourbillon de questions urgentes et d’oublier tout le reste. En vérité, si on lui laisse le champ libre, le travail ne s’arrêtera jamais. Prendre du temps pour soi, c’est la seule manière d’en avoir. J’étais déterminé à ne pas gaspiller même une minute de l’année à venir; je souhaitais en profiter pour investir du temps dans ce que j’avais négligé durant mes deux premières années en médecine. J’ai appris la guitare et fait de la peinture, mais surtout, j’ai passé autant de temps que possible avec mes proches et mes amis. Reconnaître l’importance de ces formes de soutien a été crucial dans mon combat contre la maladie. Ce sentiment de normalité m’a aidé à surmonter la fatigue due à la chimiothérapie, la perte de mon sens du goût, les nausées et la sensation de brûlure des phlébites (inflammation des veines).

La troisième leçon que m’a apprise le cancer est que la vie commence une fois que l’on a accepté l’incertitude.

Durant ma thérapie, j’ai lu Quand le souffle rejoint le ciel, l’éloquente autobiographie du Dr Paul Kalanithi, un médecin qui a reçu un diagnostic de cancer du poumon en phase terminale durant la dernière année de sa résidence. Si j’étais interpellé par de nombreux thèmes dont traitait l’auteur, je sentais aussi que nous ne réagissions pas à l’incertitude tout à fait de la même façon. C’était peut-être en raison de la différence entre nos diagnostics, ou parce que nous n’étions pas au même point dans nos vies respectives, ou autre chose. Quoi qu’il en soit, la lecture de son témoignage et ma propre expérience ont provoqué chez moi une intense réflexion. Beaucoup de temps passé à survivre, mais combien à vivre réellement?

L’issue de ma situation demeure incertaine, puisqu’une rémission doit durer cinq ans avant qu’un malade ne soit considéré comme « guéri ». Je suis maintenant déterminé à entreprendre tous les projets devant lesquels mes barrières psychologiques se dressaient depuis longtemps. Jusqu’ici, ce changement de paradigme m’a amené à découvrir un nouveau monde rempli d’expériences qui ont rendu ma vie plus riche et gratifiante.

Lorsque la vie bascule, comme à la suite d’un diagnostic de cancer, il peut être difficile de garder le contrôle. Toutefois, le prisme à travers lequel on choisit de regarder, et à travers lequel les autres nous perçoivent, y sera pour beaucoup dans notre réaction.

J’espère que mon histoire amènera d’autres personnes à prendre conscience qu’elles ne sont pas seules dans leur combat, et les aidera à vivre pleinement leur propre vie, peu importe le fardeau qu’elles sont destinées à porter. Dans les mots du Dr Kalanithi : « Il arrive un moment, un tournant, où la somme de toutes les expériences vécues est minée par le poids des menus détails de la vie. Nous ne sommes jamais plus sages qu’à cet instant-là. »

 

Shihan Rajasingham entame la première année de sa résidence au programme de médecine familiale de l’École de médecine Schulich; il fréquente l’Université Western Ontario depuis 2009. Dans ses temps libres, il s’adonne avec passion à la peinture, à la musique et à la photographie. Depuis son retour à la médecine, en 2017, M. Rajasingham s’est découvert un vif intérêt pour la randonnée, le camping et la contemplation de ciels nocturnes.

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