Histoire d’une étudiante non jumelée

May 7, 2018 Sandra Rao

Cet article a originalement été rédigé en anglais; son contenu et ses nuances pourraient ne pas être rendus parfaitement par la traduction.

Pourquoi ma cinquième année à la faculté de médecine s’est avérée la plus importante

Durant ma quatrième année d’études à la faculté de médecine, je me suis appliquée à devenir la meilleure candidate possible en chirurgie générale. J’ai effectué la plupart de mes stages dans cette discipline et j’ai voyagé dans tout le pays pour me faire un nom. J’ai collaboré étroitement avec des directeurs de programmes, qui m’ont écrit d’excellentes lettres de recommandation. J’ai travaillé d’arrache-pied pendant tous mes stages et je suis souvent restée après avoir été de garde pour m’occuper de la clinique ou prendre part à d’autres chirurgies. J’ai passé sept entrevues du CaRMS; je pensais avoir toutes les chances de devenir chirurgienne.

Malgré tout, je me sentais affreusement isolée.

Et puis, j’ai reçu la nouvelle : je n’avais pas été jumelée. Mon pire cauchemar était devenu réalité.

Un arrière-goût d’échec aux lèvres, j’ai monté tant bien que mal un autre dossier de candidature pour le CaRMS, envisageant cette fois des spécialités qui n’avaient jamais vraiment retenu mon attention.

C’était une sensation terrible. Après quatre ans d’études en médecine, j’allais devoir me contenter d’un poste dont mes collègues n’avaient pas voulu. Comme j’étais la seule de ma classe à ne pas avoir été jumelée, j’ai reçu beaucoup de soutien : mes camarades et mes professeurs ont fait leur possible pour m’aider à soumettre ma candidature à temps pour le deuxième tour. Malgré tout, je me sentais affreusement isolée. J’ai passé d’autres entrevues aux quatre coins du pays, en vain : un autre échec à ajouter au premier.

Je n’avais plus le choix : je devais passer une autre année à la faculté de médecine. J’ai vu mes amis se préparer à la prochaine étape de leur vie. À la collation des grades, ils sont montés sur le podium, puis ils sont devenus les excellents médecins qu’ils étaient appelés à devenir. Et pendant tout ce temps, je ne pouvais m’empêcher de penser que j’aurais dû être des leurs. J’avais réussi l’examen pour l’obtention du permis d’exercice, je répondais à toutes les exigences pour avoir mon diplôme, mais je ne serais pas médecin tant que je n’aurais pas mon poste de résidence.

Mon « tour d’honneur », une année complète de stages au choix, a été pour moi une période de stagnation prolongée. J’ai essayé d’y voir une occasion de parfaire mes connaissances et d’obtenir un peu de visibilité, mais je peinais à garder la tête haute. Je grimaçais chaque fois qu’on me demandait en quelle année j’étais et je ne me sentais à ma place nulle part. Ce sentiment de honte m’accompagnait dans tous mes stages. J’ai rencontré quelques directeurs de programmes dans différentes spécialités pour essayer de savoir ce qu’ils pensaient des étudiants qui n’avaient pas été jumelés; ils s’entendaient tous pour dire qu’on me verrait comme un « risque potentiel ». L’un d’entre eux a été jusqu’à laisser entendre que je ne devrais même pas me donner la peine de poser ma candidature pour son programme : trop d’excellents étudiants s’y disputaient déjà une place. J’avais beau me présenter pour les visites des patients et les gardes de fin de semaine, me montrer appliquée et enthousiaste, mon désir de succès ne faisait pas le poids face à la stigmatisation d’avoir été rejetée.

Mes stages chez nous n’étaient pas plus faciles. J’étais mal à l’aise chaque fois que je croisais mes anciens camarades de classe, maintenant résidents; comme étudiante en médecine, je n’avais pas le choix de les consulter. Je me demandais toujours s’ils se posaient la question : « Qu’est-ce qui cloche chez elle? Pourquoi n’a-t-elle pas été jumelée? »

La vérité, c’est que je me posais la même question.

Ce n’est que pendant mon stage en soins palliatifs que j’ai commencé à voir les choses autrement. Dès le premier jour, alors que nous étions dans son bureau, mon professeur a accueilli la nouvelle que j’en étais à ma cinquième année d’études à la faculté avec un simple haussement d’épaules. Sa réaction m’a surprise. Il m’a alors raconté sa propre histoire : il avait été résident en médecine interne avant de choisir la médecine familiale. Un autre médecin, qui avait entendu par hasard notre conversation, m’a confié qu’il avait également changé de spécialité en cours de route. Puis, pendant mon stage en oncologie, mon professeur m’a raconté que sa femme avait eu de la difficulté à être jumelée, elle aussi. Mon mentor d’avant l’école de médecine m’a également appelée pour me confier qu’une de ses années d’études s’était soldée par un échec.

En cours de route, je me suis découvert une nouvelle passion pour la médecine, une passion que je n’avais pas auparavant.

C’est alors que j’ai pris conscience que j’étais loin d’être la seule à vivre des échecs. Mais pourquoi n’entendons-nous jamais parler des tentatives manquées? En médecine, nous avons une fâcheuse tendance à camoufler les difficultés que nous rencontrons parce que nous ne voulons pas perdre la face devant nos collègues. Je sais que les taux d’épuisement professionnel, de dépression et d’anxiété sont élevés chez les médecins. Nous commençons à en discuter davantage, c’est vrai; mais comment pouvons-nous demander aux médecins de faire preuve de résilience quand nous punissons les étudiants qui n’ont pas atteint leur but dans un délai prédéterminé et que nous les qualifions de « risques potentiels »? Combien de personnes peuvent affirmer en toute honnêteté que leur vie n’est qu’une suite ininterrompue de succès? J’ai fini par comprendre que je ne devais éprouver aucune honte de ce que j’avais vécu : mon échec n’était qu’un simple obstacle à surmonter, un obstacle comme les autres.

Durant ma cinquième année, j’ai eu le privilège de travailler avec d’excellents médecins. Ils sont une véritable source d’inspiration et changent la vie de leurs patients, et ils font tout cela en employant des moyens que j’avais jusque-là ignorés. Mes priorités ont changé. La chirurgie, c’était mon premier amour, mais j’en suis venue à apprécier le travail extraordinaire des médecins de différentes spécialités. J’ai pris conscience que mon échec était aussi mon meilleur atout; grâce à lui, j’ai pu démontrer ma capacité à surmonter l’adversité dans les entrevues du CaRMS cette année. En cours de route, je me suis découvert une nouvelle passion pour la médecine, une passion que je n’avais pas auparavant. J’ai compris la chance que j’avais de travailler dans une profession qui me permettrait de changer concrètement bon nombre de vies, peu importe la spécialité que je choisirais.

Mes collègues de cinquième année et moi avons tous été jumelés dans la spécialité de notre choix au premier tour du CaRMS de 2018, grâce au soutien constant de l’administration et de nos proches.

Malheureusement, mon cas n’est pas unique : de plus en plus d’étudiants en médecine doivent surmonter les mêmes défis. Le nombre d’étudiants non jumelés n’a jamais été aussi élevé, pour des raisons politiques et organisationnelles indépendantes de leur volonté. J’espère qu’avec l’aide des principaux représentants qui s’efforcent de régler ce problème, la culture de la médecine changera, et qu’on apprendra à accepter et à comprendre tout le chemin que nous avons parcouru, mes collègues et moi, pour arriver où nous en sommes.

Conseil : En février 2018, la Fédération des étudiants et des étudiantes en médecine du Canada (FEMC) a lancé un réseau de mentorat par les pairs pour ses membres qui n’ont pas été jumelés. Donc, si vous êtes un membre de la FEMC et que vous aimeriez recevoir l’aide d’un mentor et du soutien d’autres étudiants qui ont vécu la même chose, n’hésitez pas à envoyer un courriel à vpeducation@cfms.org. Si vous souhaitez contribuer au réseau en tant que mentor, envoyez un courriel à vpeducation@cfms.org.

 

Sandra Rao entreprendra sous peu sa première année de résidence au programme de médecine familiale de l’Université de Toronto. Elle poursuivra ainsi un parcours académique entamé sur le campus de Windsor de l’École de médecine et de dentisterie Schulich. En dehors des obligations inhérentes au programme, Sandra est mordue de voyage et de photographie. Elle fait partie du groupe de travail de la Fédération des étudiants et des étudiantes en médecine du Canada qui cherche à améliorer les conditions de jumelage des diplômés en médecine canadiens afin de répondre aux besoins des étudiants d’aujourd’hui et de demain.

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