Une voie vers la santé

February 25, 2019 Dr William Cherniak

Cet article a originalement été rédigé en anglais; son contenu et ses nuances pourraient ne pas être rendus parfaitement par la traduction.

En aidant des communautés sous-desservies d’Afrique rurale, un jeune médecin a acquis une nouvelle vision et trouvé sa vocation.

Je n’ai pas toujours voulu être médecin. Jeune, je nourrissais des ambitions bien différentes : je rêvais de devenir un chef cuisinier de réputation mondiale.

J’aimais le travail manuel, j’adorais manger et j’entretenais le grand projet d’étudier un jour à l’école de cuisine Le Cordon Bleu de Paris. En 10e année, mes intérêts ont cependant pris un tournant spectaculaire : je me suis soudainement découvert un goût pour la science. J’avais toujours été un élève de niveau « B- », mais à partir de ce moment, mon degré de concentration en classe a bondi, tout comme mes notes d’ailleurs. Cet intérêt soudain n’était peut-être pas étranger au fait que mon frère a à cette époque été frappé d’une rare maladie auto-immune du foie. Mais que les événements dans ma vie aient ou non influé sur mes intérêts, il reste que je m’étais trouvé une nouvelle passion : la médecine.

J’ai effectué mes études de premier cycle à l’Université Western, puis j’ai choisi la faculté de médecine de l’Université de Calgary. Je n’étais pas certain au départ, mais au terme del’entrevue, j’ai eu le très net sentiment qu’il y avait dans la culture de cette institution une modernité et un réel souci de l’étudiant. Et comme j’adorais le ski et la randonnée pédestre, la proximité des montagnes n’était pas sans me plaire. Pendant mes études à Calgary, j’ai eu la chance d’assister à une conférence organisée par des étudiants de deuxième année sur des stages qu’ils organisaient en Tanzanie. Et, un peu comme le goût de la médecine m’était venu en 10e année, j’ai soudainement ressenti un appel irrésistible pour l’Afrique. J’étais probablement naïf et je ne savais pas trop dans quoi je m’embarquais, mais j’ai quand même effectué quelques recherches et j’ai rapidement découvert que la malaria était un des plus grands défis des professionnels de la santé africains. J’ai aussitôt lancé une campagne de collecte de fonds avec quelques confrères, j’ai acheté des médicaments et je me suis rendu à Dar es-Salaam, le centre métropolitain de la Tanzanie. Ce voyage a eu une influence déterminante sur la suite de ma carrière.

Pour nous initier au réseau de soins de santé tanzanien, nous devions faire une tournée d’observation dans 12 hôpitaux. Toutes les illusions que j’avais pu avoir sur l’exercice de la médecine hors du Canada sont disparues. J’ai assisté à une opération invasive pratiquée sur un patient pour soigner une infection de la prostate : le patient s’est installé lui-même sur la table d’opération et a subi l’intervention sous anesthésie locale, pleinement conscient et sans sédation. Les points de suture se sont rouverts à l’effort du patient, puis un moustique est entré dans la salle d’opération par la fenêtre et s’est posé sur sa poitrine. Voyant mon émoi, le chirurgien m’a demandé si j’avais déjà assisté à une opération chirurgicale dans la jungle, puis il a hurlé frénétiquement : « Si tu crois que ceci est épouvantable, attends de voir comment ça se passe dans la jungle! » Je suis ressorti ébranlé de cette expérience. À l’époque, je ne comprenais pas que ce chirurgien faisait de son mieux pour aider ses patients avec les ressources limitées dont il disposait. Comme je l’ai ensuite constaté, c’est ça la réalité dans le monde.

À mon retour à Calgary, je voyais la médecine sous un nouvel angle. Un an plus tard, environ un mois avant la fin de mes études et de mon jumelage CaRMS, j’ai entendu parler de KIHEFO (la Fondation de santé Kigezi), une ONG communautaire ougandaise dirigée par des travailleurs de la santé locaux dans le sud-ouest du pays. J’ai communiqué avec eux pour leur proposer mes services pour un stage. Je me suis finalement rendu sur place et travaillé avec un médecin local. Le modèle d’administration des soins de l’organisation était novateur. Il reconnaissait que la pauvreté, l’éducation et la maladie sont irrévocablement liées, et qu’il est impossible de s’attaquer à l’un de ces problèmes sans s’attaquer aux autres.

Je souhaitais les aider d’une manière ou d’une autre, mais en allant au-delà du simple bénévolat d’un étudiant en médecine. Je voulais poser un geste à la hauteur de l’importance et de la créativité de leur travail, et les aider à recruter de nouveaux étudiants et stagiaires un peu partout dans le monde. J’ai décidé d’écrire un article… en trois jours. Terré dans un coin, énergisé par le café, j’ai raconté tout ce dont j’avais été témoin et expliqué ce qui m’avait poussé à entreprendre cette démarche. Cet article sur les stages médicaux internationaux a été publié peu après et est devenu le point de départ de mes recherches sur les systèmes de santé mondiaux.

Bridge to Health, l’organisation de bienfaisance qui a émergé de ces expériences, était au début une simple association avec un groupe de professionnels de la santé dentaire que j’avais rencontrés autour d’un café à Toronto. Le Dr Geoffrey Anguyo, directeur général et fondateur de KIHEFO, m’avait demandé de les rencontrer dans l’espoir que j’arrive, en leur relatant mon expérience, à les convaincre d’aller en Ouganda. Dès cette première rencontre, nous avons constaté la convergence de nos objectifs : collaborer avec les autorités locales et les organisations communautaires pour rehausser la qualité des soins de santé dans les régions pauvres en ressources. Notre association allait de soi et huit mois plus tard, notre première équipe de médecins, de dentistes et autres travailleurs de la santé arrivait en Ouganda. Sept ans plus tard, Bridge to Health a grandi et évolué. L’organisation est maintenant présente dans des communautés rurales de l’Ouganda et du Kenya, et de nouveaux programmes seront lancés prochainement au Rwanda et en Namibie.

Bridge to Health ne s’installe pas en permanence dans les régions qui bénéficient de son aide : c’est un de ses principes fondamentaux. Elle appuie plutôt des programmes distincts des siens avec le mandat de les lancer, de les rendre opérationnels et de les financer. Nous n’assurons aucune permanence, car ce serait inutile. Nos équipes participent à la mise en place et au développement du système de santé, éduquent et forment les fournisseurs de soins locaux et mettent en œuvre des solutions de soins à long terme que les autorités locales seront en mesure de maintenir longtemps après notre départ.

Vous vous demandez peut-être en quoi ces activités sont importantes pour nous au Canada. La vérité est que ce travail dans des milieux en manque de ressources m’a aidé (moi et de nombreux autres médecins) à mieux travailler ici au Canada et plus particulièrement, dans les régions rurales. Si vous vivez dans une petite collectivité albertaine, vous vous heurtez peut-être à des difficultés similaires à celles que vivent les Ougandais : longues périodes d’attente, accès limité et environnement hostile (même si en Alberta, l’hostilité environnementale c’est surtout de la neige!). Malgré les frustrations qui accompagnent ces situations, le fait de les avoir vécues ailleurs dans le monde me fait apprécier à leur juste valeur mes compétences de base en médecine et m’incite à les utiliser de la meilleure manière possible pour soigner mes patients. Dès que vous avez compris cette réalité, particulièrement lorsque vous êtes étudiant, il devient plus facile de travailler dans un milieu rural. C’est là la première étape pour doter les régions sous-desservies de notre pays d’un effectif médical robuste.

Malgré mon horaire chargé d’urgentologue, Bridge to Health occupe encore aujourd’hui une place importante dans mon travail quotidien. Heureusement, j’aime être très occupé et je réussis à maintenir un emploi du temps équilibré qui me laisse du temps pour assouvir toutes mes passions du moment. La seule chose pour laquelle je ne semble plus avoir de temps ces jours‑ci est l’apprentissage des trucs pour mitonner à la perfection un bœuf bourguignon. Cependant, je reste convaincu que j’ai encore une chance d’être admis un jour à l’école Le Cordon Bleu. Un jour…

 

Le Dr Cherniak est un urgentologue possédant une formation en médecine familiale et en santé publique. Il a cofondé l’organisation Bridge to Health Medical and Dental (BTH) au jeune âge de 24 ans, pendant sa résidence. Il dirige fièrement celle-ci depuis maintenant six ans à titre de président du Conseil d’administration et de directeur général. BTH prend de l’expansion et ouvrira une nouvelle antenne (BTH USA) à Washington, DC. Sur un plan plus personnel, il prise les très longues randonnées pédestres et peut se vanter d’avoir réussi l’ascension des monts Kilimanjaro et Rainier. Comme si ce n’était pas suffisant, il a fait deux Ironman dans sa dernière année d’études. Il mène cependant aujourd’hui une vie plus stable et se contente de participer à un triathlon de temps à autre! En 2016-2017, il s’est expatrié aux États-Unis pour effectuer un stage postdoctoral en cancérologie au NCI Center for Global Health du NIF et enseigner à l’Université Southern California, évitant du même coup les affres de nombreux vortex polaires! Il enseigne aujourd’hui à l’Université Northwestern et à l’Université de Toronto, au confluent des vents glaciaux venus de l’Arctique…

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