FR Menu icon FR Close icon
Skip to main content

COVID-19 : point de vue d’une urgentologue

Une urgentologue nous raconte comment elle a vécu les grands virages et petits changements provoqués par la pandémie ainsi que son optimisme pour l’avenir.

La Dre Elizabeth Shouldice travaille à l’Hôpital Queensway Carleton, dans l’ouest d’Ottawa, depuis plus d’une décennie. Lorsqu’elle est rentrée travailler au service des urgences en mars, elle se serait crue ailleurs. « Pour la première fois depuis des années, j’avais du mal à dormir, dit-elle. J’avais peur de retourner au travail, incertaine de pouvoir assurer la sécurité de ma famille. »

On commençait à peine à saisir toute l’ampleur de la pandémie mondiale, et tous les établissements de santé à l’échelle planétaire se préparaient au pire. Aux urgences, la Dre Shouldice était inquiète, et pour cause. « Il n’y avait plus rien de pareil. C’est souvent les petits détails qui nous déstabilisent : je ne savais pas par quelle porte passer ni quelle blouse porter. » 

Votre prochain patient sera peut-être infecté, et c’est peut-être là que vous baisserez la garde

Depuis, cette nouvelle réalité est devenue la normalité. Cependant, comme l’avenir reste incertain, les pratiques à l’hôpital, et dans le domaine des soins de santé dans tout le pays d’ailleurs, évoluent de semaine en semaine. « Je suis très fière de notre équipe à Queensway Carleton. Bien des mesures que nous avons adoptées pour lutter contre la COVID sont très impressionnantes [article en anglais], et c’est en grande partie ce qui a permis au personnel de garder sa motivation.  « Notre hôpital compte parmi les premiers à avoir séparé le service des urgences en deux zones, soit l’une pour les patients à faible risque, et l’autre pour les patients à haut risque. » 

La mise en place de changements de cette envergure demande généralement du temps, voire parfois des années, surtout dans un environnement complexe comme un hôpital. Toutefois, comme le souligne la Dre Shouldice, l’épidémie se répand en temps réel, et le personnel médical doit s’adapter au pied levé. « Certains collègues disent avoir l’impression de faire à peu près le même travail, mais sous un masque. Nous sommes néanmoins en état d’hypervigilance pendant de longues périodes, ce qui est vraiment difficile. C’est comme si nous avions toujours une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Votre prochain patient sera peut-être infecté, et c’est peut-être là que vous baisserez la garde. »

En règle générale, l’efficacité des urgences se mesure en fonction du nombre de patients qu’elles peuvent accueillir. Il s’est donc opéré un changement pour mettre d’abord la priorité sur la sécurité. « Plus que jamais, les salles doivent être préparées rapidement. Heureusement que nous avons nos héros de l’ombre, comme les préposés à l’entretien, qui redoublent d’ardeur pour que tout soit désinfecté entre deux usagers, même si ces derniers viennent consulter pour un simple ongle incarné. C’est inspirant de voir ça. Chacun donne le meilleur de lui-même. »

« Pour être urgentologue, il faut être multitâche. Au fil des années, nous nous créons de petites habitudes et de petites routines pour nous aider; nous développons notre mémoire musculaire. Et nous voilà maintenant dans une salle, à interagir avec des patients et à manipuler notre propre matériel, mais différemment. Nos petites habitudes et routines? Eh bien, elles ne nous sont plus d’aucune utilité. Même les procédures médicales les plus banales ont changé. En salle de réanimation, tout a complètement changé. » Résultat? Les travailleurs de la santé de première ligne doivent s’entraider. Ils doivent accepter de demander à leurs coéquipiers de les surveiller pendant qu’ils retirent leur équipe de protection individuelle (EPI), car c’est à ce moment-là qu’ils sont le plus exposés au virus. Il faut faire comme si, au moment de l’enlever, l’EPI était contaminé, donc se garder de s’en débarrasser avec désinvolture comme si on était dans un épisode de Dre Grey, leçons d’anatomie. J’ai lu en ligne que le rôle de la personne qui surveille un collègue qui retire son EPI est si important qu’il mériterait d’avoir son propre titre. En anglais, le mot dofficer (contraction de doffing et officer) a été suggéré, et j’adore ça.

Il n’y a qu’à regarder ailleurs pour voir ce qui peut se passer si nous chantons victoire trop vite

Tandis que le monde se pose lentement dans sa nouvelle normalité, la Dre Shouldice admet qu’il serait facile de s’asseoir sur ses lauriers. « Il ne faut pas s’habituer. Il ne faut pas faire comme si la crise était passée. » Elle se dit néanmoins encouragée par la situation actuelle du Canada. « Il n’y a qu’à regarder ailleurs pour voir ce qui peut se passer si nous chantons victoire trop vite. »

Les hôpitaux et le personnel médical s’attendent néanmoins à une deuxième vague. Queensway Carleton augmente son effectif aux urgences, désigne deux médecins de garde et prépare de nouvelles mesures d’intervention d’urgence. Il n’en demeure pas moins que, à la longue, la menace posée par la COVID-19 épuise. Et pas seulement les médecins. « Les autres employés, comme le personnel de l’administration et de l’entretien, sont tous fatigués. De plus, puisque le nombre de patients augmente, nous savons que nous ne sommes pas près d’avoir un répit. Nous ne pourrons absorber une deuxième vague que si notre capacité est de 80 %. Pour l’instant, en Ontario, nous n’en sommes pas là. »

En fin de compte, comme n’importe quoi dans la vie, tout bouleversement ou changement n’est pas nécessairement temporaire ou négatif. « Depuis une dizaine d’années, nous voulions apporter certaines modifications. Eh bien, en quelques semaines seulement, nous avons réussi à le faire. En continuant de faire preuve de compassion envers les patients, et les uns envers les autres, nous parviendrons à offrir des soins encore meilleurs. »